Le « iel » de la discorde


L’orthographe et la langue française sont régulièrement le lieu de polémiques et de débats passionnés. La pomme de discorde qui a suscité le trouble en ce mois de novembre 2021, c’est un tout petit mot, « iel ». Il s’agit d’un pronom non genré, nouvelle troisième personne du singulier, ni féminin, ni masculin, et qui « vise à désigner une personne quel que soit son genre. ». Cette définition apparaît désormais sur la version en ligne du dictionnaire Le Robert. Aussitôt, les prises de position ont fusé sur la toile, aussi virulentes que la querelle mythologique. Pour tenter de comprendre les raisons d’une telle levée de boucliers, il faut se replonger dans l’histoire de la langue française à travers ses institutions, sa pratique et le débat sur l’écriture inclusive. Décryptage.



Qui a autorité sur la langue française ?


Le dictionnaire le Robert a décidé d’introduire le pronom non genré « iel » dans son corpus accessible gratuitement sur internet. Les réactions ne se sont pas fait attendre. Certaines personnalités politiques, dont Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation Nationale, considèrent que c’est une atteinte à la langue française. Des voix comme celle du philosophe Robert Redeker s’élèvent pour dénoncer une manipulation du réel par des pensées militantes radicales. Cette indignation est assortie d’une remise en cause du statut de référence du célèbre dictionnaire. C’est pourquoi François Jolivet, député LREM (La République En Marche), a sollicité les membres de l’Académie française, les Immortels, pour refuser ce pronom. 

Or, il faut souligner deux points importants. Tout d’abord, l’Académie française, qui est censée produire elle-même un dictionnaire, n’a toujours pas terminé la rédaction de la neuvième édition, dont certaines définitions datent des années 30. Résultat : il existe un vrai décalage entre cette institution et l’évolution de la langue nationale. Par ailleurs, un dictionnaire est un ouvrage qui recense les pratiques. Il n’a pas vocation à les imposer, même si la présence de certains termes dans ses pages participent à leur officialisation. 

Dès lors, puisque « aucune institution n’a autorité sur la langue française », indique Maria Candea, professeur de linguistique à la Sorbonne-Nouvelle, ni l’Académie française, ni le Robert ni les différents ministres ne réglementent notre langue. L’Académie française a surtout une légitimité symbolique, supplantée aujourd’hui par la réactivité des dictionnaires qui participent à l’actualisation de la langue. En effet, Le Robert a pris acte d’un manque de ressources : il y avait un nombre de recherche suffisant du mot « iel » sur le site pour justifier son entrée dans le corpus.


Iel dans le dictionnaire Le Robert : les questions de société s’incarnent dans le langage


Le langage nomme le réel, mais il le crée aussi. C’est en se basant sur ce constat philosophique que les porteurs de revendications identitaires et sociales interrogent le langage pour faire valoir leur représentation.

Le langage, un pouvoir créateur

Le philosophe britannique J. L. Austin a élaboré dans les années 1950 le concept d’énoncé performatif : le langage a un pouvoir d’action. Dans le serment « oui, je le veux », je ne me contente pas d’articuler des mots, j’unis mon destin à celui de quelqu’un d’autre. Ma parole a influencé ma réalité. Le langage est donc un outil puissant de création.

Rien d’étonnant donc à ce que différentes causes sociales se soient incarnées dans des doléances portant sur la langue. Si l’orthographe est l’émanation d’une langue, son « vêtement », nous dit Michèle Lenoble-Pinson, membre du Conseil international de la langue française, c’est aussi son ambassadeur. De là à incarner un mode de pensée, il n’y a qu’un pas, que franchissent les féministes.


Féminisation de la langue et écriture inclusive : reflet des luttes féministes

Ainsi, en 1984, Benoîte Groult crée une une commission de féminisation des noms de métier, pour une visibilité plus égalitaire du rôle des femmes dans la société. Il faut rappeler que, jusqu’au début du 16e siècle, les noms de métier sont accordés au masculin ou au féminin sans encombre. Malgré la rédaction d’une circulaire en ce sens en 1986, cette réforme n’est pas appliquée tout de suite et suscite l’indignation de l’Académie française. Il faudra attendre 2019 pour que l’institution adopte cette évolution. 

Cependant, le débat ne s’arrête pas là. De l’orthographe, la réflexion se déplace vers la grammaire. Ne faut-il pas réhabiliter le féminin dans les accords et renverser ce vieil adage de la noblesse du masculin entérinée par le grammairien Vaugelas en 1647 ? C’est le début d’une réflexion sur le langage inclusif qui soumet les propositions suivantes :

• la réhabilitation de l’accord de proximité qui consiste à accorder le genre et éventuellement le nombre de l’adjectif avec le plus proche des noms qu’il qualifie : les hommes et les femmes sont ravies ;

• la suppression du masculin dit neutre ou générique ;

• l’usage du point médian : les auteur·e·s.

Si l’écriture inclusive est officiellement interdite à l’école (extrait de la circulaire du 6 mai 2021 sur les règles de féminisation dans les pratiques d'enseignement) et combattue dans la sphère administrative, elle fait sa place sur le web et dans les réseaux sociaux. On rencontre aussi des expérimentations dans la littérature, comme le roman L’écoles des soignantes de Martin Winckler, où le féminin englobe ici tous les genres.


Iel, indice émergent du débat sur le genre

Pour autant, la féminisation se démarque du dégenrement ou de l’écriture épicène (remplacer des termes masculins par des termes neutres). Le mot « iel » en est un témoin. Ce pronom non genré se présente comme une alternative aux pronoms personnels « il » et « elle » pour les individus qui ne se reconnaissent dans aucun de ces genres. Ce n’est donc plus l’égalité des sexes qui est mise en avant, mais une forme de fluidité qui permettrait à tous de se sentir représentés, y compris les transgenres. Son usage, encore rare, est en forte croissance et fait écho aux problématiques similaires qui interrogent d’autres langues. Les anglais utilisent « they » comme pronom non genré. En Espagne, le débat porte sur la terminaison -e qui pourrait exprimer la neutralité, en face du -a féminin et du -o masculin. Dans tous les cas, ces propositions linguistiques relaient les préoccupations des locuteurs, de plus en plus sensibles à la question du genre et de l’identité.



Histoire de la langue française, entre réglementations et usage


Cette polémique vient s’ajouter à une longue série de querelles qui ont émaillé l’histoire de la langue française. Pour le comprendre, il faut remonter aux origines de cette histoire, qui font d’une langue un des fondements du pays et un symbole d’unité nationale. Plusieurs points forts viennent jalonner le renforcement du français comme langue d'État. Petit détour en trois dates.

1539 : l’ordonnance de Villers-Cotterêts

Le français est une langue métisse, mélange de latin, de langue germanique et francique. Jusqu’en 1539, alors que l’usage du français est l’apanage des classes sociales les plus aisées regroupées dans la région parisienne et à Orléans, le reste du pays utilise des dialectes régionaux, le patois. Il n’y a donc pas d’unité linguistique sur le territoire. Comment gouverner un pays dont les habitants ne peuvent pas se comprendre d’une région à l’autre ? François 1er décide d'asseoir son pouvoir monarchique en signant l’ordonnance de Villers-Cotterêts. Ce texte législatif, le plus ancien encore en vigueur en France, impose l’usage du français pour rédiger les actes de l’administration et de la justice, à la place du latin. Cette ordonnance a officialisé une pratique déjà amorcée depuis plusieurs siècles. Le français, en devenant langue officielle, se transforme en outil politique dirigé principalement contre le pouvoir ecclésiastique.


1634 : La création de l’Académie française

L'Académie française est tout d’abord un petit groupe de personnes qui souhaite débattre de « toute sorte de choses, d’affaires, de nouvelles, de belles-lettres ». Il se réunissent chez le secrétaire du roi Louis XIII et prennent le nom d’« académistes ». Le cardinal Richelieu, soucieux de structurer ce groupe, prendra les intellectuels sous sa protection. Il instaure un nombre (40 membres) et un critère de recrutement (le talent, et pas la naissance). Leur rôle ? Travailler à « donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ». L’académie a eu très longtemps une autorité normative et remplit encore aujourd’hui trois fonctions :

• créer un dictionnaire

• émettre des recommandations sur la langue

• participer aux commissions de terminologie de création de nouveaux mots


1794 : Le rapport de l’Abbé Grégoire

Malgré l’ordonnance de Villers-Cotterêts, l’utilisation du français est loin d’être uniforme au XVIIIe siècle. L’Abbé Grégoire mène pendant quatre ans une enquête qui le conduit à cette conclusion : le français doit être imposé et les langues régionales, supprimées. Ce rapport ne restera pas lettre morte. Un siècle plus tard, l’enseignement en français sera rendu obligatoire dans les écoles par Jules Ferry, au détriment des dialectes. La langue française devient un monument.


Une langue en constante évolution

Malgré ces jalons qui ont raffermi l’unification de la communauté linguistique, force est de constater que la langue est un objet mouvant qui appartient d’abord à ses locuteurs. Ce sont eux qui écrivent les pages officieuses de l’histoire de la langue française. La variété des registres, les néologismes, les anglicismes apportent une diversité qui s’intègre lentement mais sûrement à l’usage actuel. Faut-il l’accepter ou le regretter ? Doit-on le voir comme un appauvrissement ou une valeur ajoutée ? La langue est tantôt célébrée comme un sanctuaire sacré, tantôt comme un lieu de vie. La perception des différentes réformes de l’orthographe, dont celle issue des recommandations du CSLF (Conseil supérieur de la langue française) en 1990, en sont un exemple. L’opinion oscille entre saluer une rectification utile ou dénoncer une simplification forcée (qui écrit vraiment « ognon » ?). Là encore, le débat entre intervention politique et pratique réelle fait rage. 

Le choix des lexicographes du dictionnaire Le Robert d’intégrer « iel » à son corpus s’inscrit donc dans ce mouvement perpétuel des transformations inhérentes à toute langue. On peut rappeler que l'écrivain et ancien rédacteur en chef dudit dictionnaire, Alain Rey, tenait à faire figurer dans ses pages du verlan ou des régionalismes, en constant observateur des évolutions sociales, politiques et culturelles du pays. La polémique ne serait pas sans le faire sourire : « Plus affectif que rationnel, ce rapport amoureux [à la langue] ne laisse au bon sens qu’une portion congrue, dans les jugements et les opinions comme dans les réactions. »

Sources : 

Lou Robiche, Pratiques sociolinguistiques francophones de féminisation et de dégenrement, L’Harmattan, 2018

https://www.franceculture.fr/emissions/affaire-en-cours/l-entree-dans-le-dictionnaire-du-pronom-iel

https://www.franceculture.fr/politique/lecriture-inclusive-un-debat-tres-politique

https://langagenonsexiste.ca/la-regle-de-proximite/

https://www.liberation.fr/checknews/pronom-iel-lacademie-francaise-a-t-elle-autorite-sur-la-langue-francaise-20211119_GCUE4D5AWVBWTIHWJRE3ZRT2BA/

https://www.sudouest.fr/politique/quand-la-polemique-autour-du-iel-oppose-debats-societal-et-orthographique-6990287.php

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Publié le  
26/11/2021
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